Pendant longtemps, on a conçu la ville par blocs séparés : d’un côté les logements, de l’autre les activités artisanales et industrielles. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites. En Suisse romande, la pression foncière, la difficulté à créer des quartiers vivants et le besoin des entreprises de rester proches des bassins de population remettent sur la table une question très concrète : peut-on faire cohabiter activités productives et logements dans un même immeuble ?
La réponse est oui. Mais à une condition : ne pas traiter cette mixité comme un slogan, plutôt comme un produit immobilier exigeant.
Le cadre réglementaire, premier filtre
Sur le plan réglementaire d’abord, tout commence par la zone et le règlement communal. La cohabitation entre logements et industrie légère peut être admise en zone mixte, mais elle dépend toujours des usages autorisés, des seuils de tolérance, des gabarits et parfois des quotas imposés localement. C’est le premier filtre. Un bon concept ne compense jamais une mauvaise lecture du cadre légal.
Organiser la coexistence des flux
Ensuite, le vrai sujet n’est pas seulement de superposer deux usages, mais d’organiser leur coexistence. Un bâtiment mixte doit séparer clairement les flux : entrée des habitants, accès de livraison, circulations verticales, locaux techniques, sécurité. Quand ces éléments sont mal pensés, le conflit d’usage apparaît très vite. La mixité fonctionne uniquement lorsque chaque occupant peut utiliser le bâtiment sans subir l’activité de l’autre.
L’acoustique : légitime, mais souvent mal posée
L’objection la plus fréquente reste l’acoustique. Elle est légitime, mais souvent mal posée. Le problème n’est pas seulement le bruit audible : ce sont aussi les vibrations, les équipements techniques, les machines mal positionnées ou les installations posées directement sur la structure. Dans ce type de programme, le confort résidentiel se joue dès la conception, avec des mesures de désolidarisation, de séparation constructive et d’implantation intelligente des activités.
Énergie et exploitation : un enjeu à intégrer tôt
Autre point souvent sous-estimé : l’énergie et l’exploitation. Les logements et les surfaces artisanales n’ont ni les mêmes horaires, ni les mêmes besoins en ventilation, en puissance électrique, en chauffage ou en refroidissement. Cette différence doit être intégrée très tôt, sinon le projet devient plus coûteux à exploiter, plus compliqué à louer et moins lisible pour les utilisateurs.
Pourquoi cette mixité vaut le détour
Alors, pourquoi persister dans cette voie ? Parce qu’un immeuble mixte bien conçu répond à plusieurs enjeux à la fois. Il permet d’utiliser plus intelligemment des parcelles bien situées. Il offre aux entreprises une meilleure visibilité, une accessibilité renforcée et un accès plus direct à la main-d’œuvre. Et surtout, il produit des quartiers plus vivants. Beaucoup d’ensembles résidentiels récents restent inertes la journée. L’introduction d’activités légères, compatibles avec l’habitat, redonne de l’intensité, du passage et de l’utilité à ces morceaux de ville.
La vraie opportunité n’est donc pas seulement architecturale. Elle est urbaine, économique et stratégique.
À condition de maîtriser le cadre, les flux, les nuisances et l’exploitation, la mixité entre industrie légère et logement n’est pas un compromis. C’est une réponse crédible aux limites du zoning traditionnel.
Céline Frey
Rafael
Joel